Son film, son Grammy, sa carrière : Justice nous explique tout

Depuis 2006, Gaspard Augé et Xavier de Rosnay « sont nos amis » et comme le dit le titre qui les a fait connaître, ils n’ont pas prévu de nous laisser seuls. A l'occasion de la sortie en France de "Iris", leur film spatial, le 29 aout, interview.

Après le succès du dernier album « live » ré-enregistré en studio et son sacre aux Grammys dans la catégorie meilleur album de musique électronique, le duo a accepté de faire un point avec nous sur sa carrière, mais aussi sur Iris, un film qui devrait, lui aussi, sortir « worldwide ». Moteur.

Commençons par votre actu la plus récente : le Grammy du meilleur album électronique. Que se passe-t-il dans votre tête au moment de récupérer votre prix sur scène ?

Xavier : Je ne sais pas si c’est très clair en regardant la vidéo, mais c’était assez surréaliste. On s’était assis au dernier rang, un peu parce qu’on était convaincu de repartir les mains vides. Ça a duré des plombes, il devait y avoir 15 remises de prix avant nous – 150 au total sur la cérémonie, c’est assez long – et c’était Shaggy qui présentait cette partie. Enfin du moins, on supposait que c’était lui… Deux ou trois prix avant celui du meilleur album électronique, on nous demande de nous rapprocher « au cas où », pour avoir moins de chemin à faire en cas de victoire… Sauf qu’on n’a pas suivi ce conseil. Avant notre prix, il y avait celui du meilleur album de world music ; Jimmy Jay est monté sur scène pour remettre la récompense, il a dit notre nom ; le temps qu’on comprenne que c’était nous, on fonce dans l’allée centrale pour monter sur scène, on croise les 25 Mexicains du prix d’avant ; on se met à hurler pour qu’ils attendent qu’on arrive pour notre Grammy mais ils envoient la suite du programme avec Shaggy, déjà sur scène, qui reçoit un prix. Le mec commence la mise en scène qu’il avait prévue et c’est évidemment pile à ce moment qu’on débarque… Et voilà. C’est un bon résumé de ce qui se passe dans notre tête à ce moment-là.

Vous ne pensiez sincèrement pas gagner ce prix ?

Xavier : Non. On n’avait même pas préparé de discours.

Gaspard : D’autres albums étaient de sérieux concurrents ; surtout celui de Jon Hopkins.

N’avez-vous pas l’impression que c’est un peu le vrai premier prix de votre carrière ? Vous aviez déjà reçu celui du meilleur remix en 2009, mais on considérait encore Justice comme un groupe de DJ…

Gaspard : C’est évidemment plus satisfaisant d’être récompensé pour un album que pour un remix.

Xavier : Disons que voilà 10 ans on a reçu l’Oscar des meilleurs effets spéciaux et là on a l’Oscar du meilleur film étranger. On monte en grade, aha !

Ne pensez-vous pas avoir fait le hold-up de l’année ? Justice, finalement, dans ses influences musicales et graphiques, est presque tout sauf un groupe de musique électronique…

Xavier : Complètement. Mais c’est un peu une chance d’être classé en musique électronique. Ça nous a ouvert les portes des programmations de festivals à la fois en DJ set et en live, c’est le seul genre musical à proposer ça. Très vite, grâce au fait que ramener des disques est tout de même moins encombrant que de transporter tout le backline d’un groupe, on s’est retrouvé à jouer dans des salles assez grosses. Ça nous a donné une visibilité cent fois plus importante et permis de toucher plus rapidement notre public. Moralité, quand on a commencé à se produire en live, on avait déjà l’expérience des DJ sets dans les pattes ; sans ça, notre première à Coachella n’aurait pas eu le même impact, je pense. Et puis, il y a 12 ou 13 ans, les gens étaient excités par l’idée d’un groupe électronique français. Avant les Daft Punk ou Laurent Garnier, il y avait eu peu d’antécédents, pour les étrangers du moins.  

« Etre un vieux mec de la techno, c’est aussi dur que d’être un vieux rockeur. »

Étienne de Crécy plaisante souvent sur le fait que lorsqu’il joue en club, les gamins le confondent souvent avec un videur. Faire de la musique électronique, ça protège de la vieillesse ?

Gaspard : Malheureusement les seuls à avoir eu une idée de génie à ce niveau-là, ce sont les Daft Punk. Ça ne vieillit pas, un robot.

Xavier : Idem pour les mecs de Kiss avec leur maquillage. À l’inverse, je trouve que la musique électronique, à ce niveau, est assez cruelle. Être un vieux mec de la techno est aussi dur que d’être un vieux rockeur : y’a toujours ce moment à quatre heures du matin, dans un club, où tu te fais secouer pour jouer des trucs super agressifs. C’est pour ça que naturellement, on s’est peu à peu dirigé vers des choses moins jeunistes ; personnellement je ne me vois pas faire les mêmes choses qu’il y a dix ans. Le film qui va sortir est un bon exemple.

Ne trouvez-vous pas que c’est un bon pied de nez cette victoire aux Grammys pour un album « live », quand on se souvient de la photo qui avait fait le tour d’Internet en 2008, et où l’on vous voyait mixer avec des câbles débranchés ? N’est-ce pas ça, la vraie revanche de Justice ?

Xavier : Ah ah ! Il faut remettre les choses dans leur contexte. Cette photo a été prise après la tournée "Across the universe" et ça c’est la magie d’Internet. Il y avait deux photos de la même scène : une où l’on voyait les câbles branchés et l’autre, plus tard, avec Gaspard en train de rebrancher un câble. Donc non, on ne peut pas parler de revanche.

Gaspard : C’est peut-être ironique d’un point de vue extérieur mais pour nous c’était une polémique injustifiée puisque rien, à l’époque, n’était fake.

Xavier : Le live a toujours été important pour nous, pas plus aujourd’hui qu’hier. Ça relève presque de la santé mentale. Tu ne peux pas partir un an en tournée, jouer 150 fois ton show et te dire que tu vas rien foutre sur scène et passer une heure d’une gêne absolue sans savoir ce que tu vas faire de ton corps. C’est pour ça qu’on a rapidement mis au moins un setup de concerts qui nous engagent dans le show, physiquement parlant.

Vous faites quoi, pendant un concert de Justice ?

Xavier : Avec le temps, il devient de plus en plus facile de faire des routings sur Abbleton – le logiciel qu’on utilise depuis dix ans. Les routings sont un peu le nerf de la guerre, c’est ce qui te permet de faire fonctionner le plus de machines possible sans qu’il y ait de conflits entre toutes les pistes séparées. Une partie de nos morceaux est impossible à jouer en live par exemple ; le morceau Stress notamment, construit autour d’un sample, ou Genesis. Dans ces moments-là, on est davantage sur le séquençage pour faire « vivre » le morceau. Mais sur les refrains, qui n’existent pas sur les versions album, on a la possibilité de passer aux instruments, de jouer les basses, etc.

Gaspard : On a inventé une technique pour se parler pendant les sets, c’est un micro placé au milieu, sauf qu’il faut appuyer sur un bouton pour se parler. Du coup, c’est très rare qu’on ait le temps pendant le live de prendre le temps de se parler, d’où l’importance des routings.

Donc si je comprends bien : vous connaissez littéralement la structure de tous vos morceaux, piste par piste, instrument par instrument.

Les deux ensemble : Oui.

Gaspard : C’est un long effort de mémorisation. Et on a beau enchainer les résidences, chaque préparation se finit à chaque fois à la dernière minute, trois heures avant le premier concert, précisément à cause de ça. C’est toujours très stressant.

Vous avez conscience que contrairement à la critique qui est souvent faite aux musiciens électroniques (de ne pas vraiment jouer en live, de ne pas être très techniques, etc), vous faites en réalité bien plus qu’un groupe de rock ? Votre processus est un peu comme jouer les parties de 10 musiciens en même temps…

Xavier : C’est intéressant comme point de vue. Ce qui est dur, c’est effectivement de se souvenir de tout, pour chaque morceau. La plus grosse angoisse, en début de tournée, est d’avoir peur d’oublier une partie, une action programmée à tel moment, et qui peut faire foirer le morceau. Il doit bien y avoir des vidéos YouTube qui montrent des moments où on se gauffre… Pour ma part, je ne vis pas avec ce « frisson du risque », ça continue de me procurer un stress incommensurable, à chaque fois. Savoir qu’un truc peut ne peut pas fonctionner en live, ça nous rend malades.

« Iris, c’est une heure d’un concert filmé de l’intérieur, avec une caméra qui flotte et qui se balade dans des endroits inaccessibles. »

Peut-on un peu parler de votre film, Iris, qui sort en 2019 ?

Xavier : Ouais, bien sûr. Même si on en parle, c’est uniquement en le voyant que les gens comprendront, je pense. Disons que ça fait dix ans qu’on se demande comment filmer nos concerts. Ça n’a jamais été satisfaisant, on a vraiment tout essayé. Or, sur la dernière tournée, on estimait être arrivé à quelque chose d’assez fort. On s’est donc demandé si le mieux n’était pas de tout rejouer, mais sans public. Et sans espace défini.

En fait, c’est un peu votre Live à Pompéi (film mythique de Pink Floyd publié en 1972) ?

Xavier : Exactement. On souhaitait n’avoir à se concentrer que sur l’aspect visuel et musical, et moins sur la réaction du public. En dessinant le plan de scène, on avait des références comme Blade Runner ou Alien ; quelque chose de futuriste, un peu science-fiction. D’où l’idée de filmer ces morceaux avec la même rigueur qu’un documentaire sur l’espace, quelque chose de très lent. Iris est une heure d’un concert filmé de l’intérieur, avec une caméra qui flotte et qui se balade dans des endroits inaccessibles.

Une sorte de coloscopie spatiale, finalement.

Xavier : On peut le résumer comme ça, oui. Au total, il y a moins de morceaux que sur « Woman Worldwide », c’est un film sensoriel.

Pourrait-on imaginer un jour Justice donner des concerts pour des spectateurs équipés de casques de réalité virtuelle ?

Xavier : Que les constructeurs commencent par régler le problème qui fait que n’importe qui a la nausée au bout de dix minutes. C’est l’impression que j’ai eue, à chaque fois que je l'ai testée. Certains spectacles sont plus appropriés que d’autres, mais notre expérience en festival prouve que les gens qui achètent un ticket n’y vont pas tant pour voir un groupe que pour vivre une expérience ensemble.

Gaspard : Il y a ce côté célébration païenne, se bousculer et gueuler ensemble.

Xavier : D’où le succès actuel de l’EDM.

Gaspard : Les gens sont contents de pouvoir compter ensemble jusqu’à 4, aha !

Xavier : Écouter de la musique super forte avec des milliers de gens que tu ne connais pas, c’est strictement sensoriel. Qu’importe que ce soit machin ou machin qui joue. La conséquence négative est que tous les groupes qui ne rentrent pas dans ce canevas [des groupes avec de vrais instruments, ndlr] sont relégués aux programmations de fin d’après-midi, ou aux scènes plus confidentielles.

Gaspard : Dans festival, il y a « festif ». Mais ce n’est pas vraiment notre propos.

« Notre musique reste pop malgré tout ; on n’est pas Aphex Twin. »

Xavier : Mais le truc génial est que cette étiquette électronique nous permet d’être toujours très bien placé sur les festivals, souvent en clôture.

Gaspard : Grâce au malentendu électronique dont on parlait précédemment. Mais notre musique reste pop malgré tout. On n’est pas Aphex Twin. On est autant influencé par ABBA que les Zombies.

C’est vrai cette histoire selon laquelle vous avez failli bosser avec Polnareff ?

Xavier : On l’a rencontré, oui. On a déjeuné avec lui à Palm Springs, il nous disait travailler sur un album depuis de longues années, il cherchait des collaborateurs et pensait à nous. Le personnage est fantastique, le repas a duré 8 heures mais… On n’a pas bossé ensemble.

Gaspard : On était évidemment comme des gosses, il fait partie de nos références absolues. N’oublions pas qu’un titre comme Bulles est une référence claire à l’électro-pop de Buggles – dont on est archi fans.

Xavier : Même ses albums que les gens détestent, nous on y trouve des choses très intéressantes. Polnareff, Michel Berger, Balavoine et Gainsbourg, c’est réellement notre quatuor absolu en termes de musique française. Le simple fait de savoir que Polnareff connait notre musique, c’est génial.

Si tout se passe bien, et sauf accident, vous serez l’un de ces rares groupes français qui auront réussi à traverser trois décennies. Avez-vous déjà une vision artistique du Justice des années 2020 ?

Xavier : On a une vision assez précise, oui, mais on accepte qu’elle puisse changer dès lors qu’on aura commencé à travailler sur un nouvel album. Et tout ça sans savoir si les gens seront encore prêts à nous suivre. C’est la question qu’on se pose encore, à chaque fois.

Même encore aujourd’hui, après tout ce succès ?

Gaspard : Comme on sort des albums à un rythme « effréné » d’un disque tous les 4-5 ans, il se passe toujours un monde entre deux sorties de Justice. Rien que le fait de sortir encore des albums en 2019 est assez hallucinant.

Pour conclure, Laurent Garnier a déclaré qu’il connaissait Justice depuis longtemps, parce que vous avez réalisé des flyers pour lui. Laurent perd la tête, ou c’est vrai ?

Xavier : Eh bien figure-toi que c’est vrai : j’ai bossé [comme graphiste, ndlr] pour le Rex pendant deux ans, et je faisais les programmes, dont les soirées de Garnier. Il a raison !

Le film Iris de Justice sortira le 29 aout. Le dernier album « Woman Worldwide » s’écoute juste en dessous.

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