Pourquoi le piano est-il le meilleur ami des rappeurs ?

Depuis sa naissance dans le Bronx, on nous raconte que le hip-hop repose sur un beat, une basse et un mic. L’histoire est à vrai dire un peu plus compliquée et ce plan à trois s’est vite transformé en partie carrée. Avec le plus classique des invités : le piano.

Deux semaines après Passionfruit, le hit de l’année made in Drake, débarque Humble, nouveau single de Kendrick Lamar. Soit un clip hallucinant de religiosité avec le débit accéléré du rappeur de Compton, un beat de Mike WiLL Made-It au Roland TR-808 et surtout une production entièrement structurée autour des notes d’un bon vieux piano droit. En 2017, les noces de l’instrument classique et du rap se poursuivent allègrement. Et voici comment tout a commencé.

1) Le piano rythmique vénère

Avec ses sonorités aigües de bout de clavier jouées de la main droite, il offre un contrepoint idéal aux beats lourds. Mieux, en les posant l’un sur l’autre, les producteurs de hip-hop s’offrent un fusil à double canon. Le premier à l’avoir utilisé ainsi fut un des plus brutaux de tous, le Bomb Squad de Public Enemy. Dès 1988, Black Steel in the Hour of Chaos reprend pour leur hymne à l’évasion carcérale une séquence stridente de Hyperbolicsyllabicsesquedalymistic, morceau délirant d’Isaac Hayes. La boucle répétée une cinquantaine de fois reproduit à merveille l’enfermement. « A cell is hell, I’m a rebel so I rebel », en déduit Chuck D avant de casser la porte de sa cellule. Vingt-cinq ans plus tard, Dr. Dre, grand maître de la trouvaille pianistique, en fera une utilisation similaire dans Westside Story, le premier hit de son protégé The Game. RZA a lui fait évoluer la formule pour Shimmy Shimmy Ya d’Ol’ Dirty Bastard en décomposant et en rejouant le tout début de Knocks Me Off My Feet de Stevie Wonder.

2) Le piano ludique

Les notes aigües de l’instrument peuvent également servir à épicer un morceau : n’importe quel musicien de latin jazz ou DJ de house music peut en faire la démonstration. Le hip-hop y a également recours dès 1989 quand le clown new-yorkais Biz Markie publie Just a Friend, titre qui transforme un vieux standard de R’n’B des années 1960 — (You) Got What I Need de Freddie Scott — en chanson hilarante sur l’adultère. Dans le clip, le rappeur au physique de linebacker se déguise en Mozart et interprète son hit au piano. Avec Me or the Papes, le producteur DJ Premier fait une utilisation plus sophistiquée d’un sample du jazzman Ahmad Jamal pour Jeru the Damaja, artiste à la carrière météoritique. Il y accole notamment le bruit d’une caisse enregistreuse.

3) Le piano mélancolique

Depuis que les Beatles se sont inspirés de La sonate au clair de lune de Beethoven pour leur sublime Because, les musiciens sortent volontiers le piano pour faire sangloter leurs fans. C’est même une des spécialités du rap East Coast tandis que son ennemi californien préfère les sonorités rondes et planantes du synthé. Ainsi, le Wu-Tang Clan retourne le monde du hip-hop en 1993 avec le monumental C.R.E.A.M. dont l’architecture repose sur le piano désenchanté d’As Long as I’ve Got You du groupe The Charmels, dont la production et les claviers étaient assurés à Memphis par Isaac Hayes. Idem quand GZA s’émancipe du collectif de Long Island avec Duel of the Iron Mic, on retrouve le même genre de piano échappé d’une église sudiste, celui de David Porter, le complice du chauve. NY State of Mind, le grand œuvre pessimiste de Nas, s’appuie également sur les sonorités lugubres de l’instrument tout en faisant allusion à Billy Joel, le pianiste préféré des New-Yorkais.

4) Le piano live

Seulement, après plus de trente ans d’échantillonnage, on finit souvent par retomber sur les mêmes boucles de piano. Pas mal de producteurs (re)jouent eux-mêmes les parties de claviers pour mieux les tailler à leur mesure et d’autres, comme Drake, font directement appel aux instrumentistes comme Gonzales. Voire leur proposent d’improviser avec eux comme dans le morceau suivant.

Morceau méconnu publié en 2013, IANAHB de Lil Wayne incarne sans doute la plus fascinante utilisation de l’instrument dans un morceau de rap. Pour l’ouverture de son dixième album studio, « I Am Not a Humain Being 2 », le psychopathe de La Nouvelle Orléans se lance dans un de ses monologues hallucinés — « She says my dick could be the next black president… » — pendant qu’Eric Lewis, un jazzman à peu près aussi barré, entame un solo de 5 minutes 38 secondes à couper le souffle. On ne sait plus si Lil Wayne improvise sur Radio Classique ou s’il a refilé une bouteille entière de Purple drank à Keith Jarrett pour qu’il se lâche enfin. De l’avis des intéressés, les deux artistes – défoncés ou non – se sont lancés chacun en freestyle dans un studio de Miami. Il en ressort une chevauchée fantastique qui fait monter les larmes aux yeux ou couper directement le son. Trop riche, trop pur.

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