Laurent Garnier : 30 ans de carrière et une interview bilan

Trente années à défendre la techno, cette musique, ce mouvement. Laurent Garnier, pilier de la scène, tout juste décoré de la Légion d'Honneur, cartonne chez la nouvelle génération, se retrouvant parfois confronté aux changements de valeurs et d'idéaux de son public.

Quel regard jettes-tu sur l’énorme regain d’intérêt pour la techno, venu de Paris, qui sévit depuis 2010 en France ?

Paris était mort avant 2010, il y avait trois clubs qui se battaient en duel. C’était pathétique. Le soir, aller au ParisParis ou au Baron, ça me cassait les couilles. Puis, il y a une génération qui s’est dit : « Merde, pourquoi à Berlin il y a tous ces clubs, pourquoi à Londres il y a tous ces clubs, à Barcelone, et pourquoi nous on a rien ? » Ils ont été un moteur, ça a fait avancer les choses. Mais ça ne peut jamais durer. Il ne faut surtout pas qu’ils se reposent sur leurs lauriers parce que rien n’est jamais acquis. La nuit de Paris était fantastique à la fin des années 1970, début 1980, avec des gens comme Fabrice Emaer, avec Le Palace, les Bains Douches, des choses pertinentes, puis l’arrivée de la techno… Mais il y a quand même eu une longue période de putain de Bérézina où on s’est fait sur-chier jusqu’en 2010. Ce qui veut dire que Paris peut renaître, mais mourir une nouvelle fois.

« Je n’ai jamais vendu mon âme au Diable. »

Comment digges-tu, aujourd’hui ? Où trouves-tu ta musique ?

Je passe quasiment six ou sept heures par jour sur Internet. Tous les jours. Là, je me suis levé à 6 heures ce matin et j’y suis jusqu’à à peu près 16 heures. Je reçois beaucoup de choses, quasiment cent cinquante disques par jour, beaucoup de techno. Ça me prend énormément de temps, et des fois, malheureusement, je n’en ai plus pour aller fouiller ailleurs. Mais je me force à chercher sur des blogs, des sites, etc. Quand j’étais gamin, je découvrais la musique par les magazines et je notais tout. Les disques étaient très chers, j’achetais des compilations. Quand j’aimais un artiste de la compile, j’allais chercher l’album. Mais le problème, c’est quand tu écoutes énormément de choses, il faut tout retenir, c’est impossible. Si on me demande : « C’est quoi le dernier truc que t’as écouté et que t’as adoré ? », je galère, il faut que j’ouvre mon ordinateur.

Une partie de ton public n’a pas aimé le fait que tu passes La jeunesse emmerde le Front National au Rex entre les deux tours des présidentielles…

Ce qui paraissait évident il y a une dizaine d’années ne l’est plus aujourd’hui. Il y a dix ans, les gamins ne se seraient pas offusqués que je joue un tel disque. Le mec de la scène techno qui votait FN, on l’aurait regardé comme un OVNI. Le monde de la nuit a toujours dit ce qu’il pensait, politiquement, on a été contre ce genre de parti. Et puis ce morceau, je l’ai toujours joué ! En 2002, juste après le premier tour, j’avais fait un son qui s’appelait First Reaction, qui portait un message très clair. Et quinze ans après, des soi-disant fans viennent m’écouter et sont choqués que je puisse rester sur mes positions. C’est hallucinant. C’est ça qui m’a fait très bizarre. La société est complètement décomplexée. C’est une réalité qui est difficile à encaisser. Les veilles d’élections, j’ai toujours joué ce morceau. Mais je les avais prévenus avant de lancer le morceau. Donc ceux qui n’étaient pas d’accord, il fallait partir, je ne les ai pas pris par derrière. Quand je vois ces gens qui arrivent à grand pas et qui peuvent nous écraser comme des merdes, j’ai envie de dire non. J’ai le droit d’utiliser mes disques pour dire des choses.

Tu as reçu la Légion d’Honneur le mois dernier, qu’est-ce que cela représente pour toi ?

Je crois que je ne me suis jamais fourvoyé, je n’ai jamais vendu mon âme au diable, j’ai toujours fait ce que je pensais être la bonne chose par rapport à la musique que je défends. Et ça n’a jamais été simple. En trente ans, on a dit beaucoup de choses sur notre musique, on a dû mener beaucoup de batailles. Mais ça n’est pas vraiment ma victoire. C’est comme la première Victoire de la musique que j’ai eue, ça n’était pas pour mon disque, c’était pour la techno qui arrivait dans les rues, la Techno Parade… Ça aurait représenté la même chose si les Daft avaient gagné, par exemple. Je n’ai pas à en avoir honte. Si j’ai une Légion d’Honneur pour avoir défendu mes idéaux, parfait, il faut en être fier. Donc j’en suis fier.

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