Eddy de Pretto : l'interview bilan

Eddy de Pretto a bâti l'une des plus belles passerelles entre le rap et la chanson française, comme une version de Jacques Brel qui déambulerait sneakers aux pieds. Pour la sortie de son premier album "Cure", on est parti dresser avec lui le bilan de son début de carrière.

Comment as-tu construit ton album ? Comme une histoire à raconter ?

La totalité me raconte mais il n’y a pas forcément d’ordre précis. La seule ligne conductrice c’est le rythme et la sonorité des sons, pour que l’écoute se fasse comme une très bonne cure mélodieuse. C’est un album qui parle beaucoup de masques, de jouer un jeu, de faire semblant. C’est une idée que j’ai disséminée dans Rue De Moscou par exemple avec « fais semblant d’être belle, fais semblant d’être fou » ou « je ne quitte jamais mon masque il me donne un peu plus de poids ». Je voulais faire un patchwork global, c’est un sujet emblématique de cet album. Pour le titre, la consonance du mot « cure », je trouvais qu’elle titillait tellement l’oreille que ça rendait le mot assez peu attrayant, ce qui me plaisait. Je ne me suis pas préservé en écrivant cet album et d’ailleurs je ne pense pas qu’il ménagera qui que ce soit. Il a un certain poids.

Justement, j’ai l’impression que tu pèses beaucoup tes mots. Tu mets combien de temps pour écrire un morceau ?

C’est vraiment très long l’écriture pour moi. Des mois, voire des années. Parfois il y a des fulgurances, des choses qui sortent directement. Et d’autres fois où c’est beaucoup plus chronophage, avec l’idée d’être très pointilleux sur une virgule ou un mot. Ça dépend des textes.

Il y a une raison pour laquelle tu écris ?

C’est une approche personnelle, un exutoire : l’envie de mettre des mots et d’en faire des chansons. C’est comme ça que je relâche toutes mes questions et mes observations, et ça m’aide bizarrement à mieux avancer sur la façon dont je vois la vie, à répondre à certaines de mes interrogations. C’est un moyen de faire des checkpoints, un peu comme dans Mario. De marquer des étapes, des moments de vie, pour aller un peu plus loin se poser de nouvelles questions et faire bouger les choses. Il y a toujours une réflexion sur les sujets que je traite.

« Je n’irai jamais sur la place de la République parler de mon dealer de coke ou de mes fêtes à la dérive. »

Tu te livres énormément. Il reste des sujets que tu gardes pour toi ?

Pas encore. Je me refuse ça en tout cas. Il n’y a qu’ici que je peux autant m’exprimer. Alors pourquoi s’autocensurer ? Bien sûr, je n’irais jamais sur la place de la République parler de mon dealer de coke ou de mes fêtes à la dérive. Ça fait peut-être un peu pompeux mais j’essaie d’être le plus vrai possible, le plus simple, quand les mots sortent. La dernière fois quelqu’un est venu me voir après un live et m’a dit : « Putain mais parfois j’étais limite mal à l’aise.» C’est fou que ça dérange à ce point et c’est tant mieux. Parce que ça va peut-être le titiller pendant des semaines et c’est justement cet effet que je cherche.

On te parle souvent de tes influences musicales mais assez peu de tes influences littéraires. Il y a des auteurs qui t’ont marqué ? 

J’ai surtout lu beaucoup de théâtre : Koltès, Pommerat, Beckett… Les classiques certes, mais aussi du contemporain comme Crimp. Beckett m’a beaucoup dérangé pour le coup, parce que dans son écriture c’est toujours très déstructuré avec un aspect méga loufoque qui prend des proportions dingues. Pommerat pareil : c’est très métaphorique et pourtant frontal, drôle et direct. Des espèces de génies d’écriture théâtrale qui m’ont beaucoup plu.

Tu fais encore du théâtre aujourd’hui, on peut même dire que tu fais de la performance…

Ah oui carrément c’est très lié ! À chaque fois que je monte sur scène, il y a cet aspect de surcouche de soi-même que je tire du théâtre. Cet habit de lumière qui te permet d’avoir l’audace de t’exposer, une étoffe qui t’encourage à attraper le public et à en vouloir. Sinon je ne pourrais pas monter sur l’estrade.

Tu préfères toujours la scène au studio ?

Oui ! Après la tournée, ça va être l’horreur, c’est l’angoisse de ma vie. À chaque fois qu’on était en studio je ne voulais pas croire que c’était la version définitive. C’est ce qui me bloque, figer les choses pour l’éternité. Je reviens tout le temps sur mes morceaux, en me posant mille questions. Et plus j’avance dans les étapes et plus je veux revenir en arrière. Ce sont des immenses casse-têtes. J’essaie de mettre toute la vérité et l’émotion que je ressens dans ce que j’ai envie de retranscrire.

« Les concerts, c’est comme des dates sur Tinder. »

Tu as déjà bouclé trois Cigale et deux Olympia sont en train de se remplir. Pas trop stressé ?

Au contraire, je suis hyper excité ! J’ai toujours eu envie de démesure. Plus c’est impressionnant et plus ça me galvanise. Forcément, avant de monter sur scène, t’as du stress, parce que t’as envie que ce soit la bonne rencontre avec le public. Pour moi c’est comme des dates Tinder : t’arrives, et tu sais un peu au fond de toi, si ça va marcher ou non. Il y a une magie qui passe, un truc évident. Du coup j’essaie de me mettre en condition, comme avant un rendez-vous.

Doc Gynéco disait : « Classez-moi dans la variet’. » Tu veux être classé quelque part toi ?

Classez-moi où vous voulez. Je m’en bats les couilles. On consomme plus du tout la musique de cette manière. Y’a qu’à la Fnac où il y a encore des bacs comme ça. Sur nos portables ça n’existe plus. Moi par exemple, j’ai été classé dans la catégorie Rap Urbain pour l’EP. Et je trouve ça dingue, car je ne me suis jamais revendiqué comme un rappeur. Et pour le coup, les gens qui veulent découvrir du rap, s’ils vont à la Fnac et tombent sur mon album, ça va les ramener à carrément autre chose. Peut- être même qu’ils vont kiffer. C’est là que l’ouverture se fait et que ça devient intéressant : créer des collisions aléatoires dans la musique. On est à la croisée des styles maintenant, tout se mélange.

Qu’est-ce qu’on pourrait te souhaiter pour les années à venir ?

Je ne sais pas… Un premier album qui marche déjà, ou qui est bien reçu en tout cas. J’aimerais aussi de la longévité, de l’inscription dans le temps. C’est ça qui fait peur aujourd’hui, c’est très générationnel ces engouements autour d’un artiste avec seulement quatre titres. C’est de la folie d’être mis en lumière, d’être connu du jour au lendemain. Socialement ça change le regard des gens, t’es plus un mec anonyme, tu deviens très médiatisé. Mais ça se gère, pour l’instant en tout cas, c’est très bienveillant.

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