De Grand Blanc à Daho, Uele Lamore est la cheffe d’orchestre que la pop française attendait

Passée par les États-Unis pour mieux revenir triompher dans son pays au contact du gratin de la pop française actuelle, Uele Lamore, 25 ans, est une cheffe d’orchestre à part. La preuve.

Ton père est un peintre-sculpteur américain originaire d’Italie, et ta mère est styliste et centrafricaine. On peut dire que tu es une enfant de la balle, non ?

Vu le milieu dans lequel j’ai grandi, on peut dire en effet que j’étais vouée à devenir une artiste. En tout cas, ça aurait été contre-nature de ne pas l’envisager. Dans mon cercle familial, tout le monde est de profession ultra libérale, je ne connais que ce rythme de travail. D’ailleurs, le peu de jobs alimentaires que j’ai pu faire, ça ne s’est pas très bien passé… Et puis tout le monde est plutôt mélomane autour de moi. Mon frère, par exemple, avait même un studio et produisait pas mal de rap.

Avant de devenir cheffe d’orchestre, tu as étudié à l’université de Berklee à Boston. Ce n’est pas donné à tout le monde, comment t'y es-tu retrouvée ?

Ça ne s’est pas fait immédiatement. J’ai d’abord fait deux ans et demi à Los Angeles, au Conservatoire de Jazz, puis, à 17 ans, j’ai auditionné sans trop d’espoir pour intégrer Berklee et j’ai été prise. À ce moment-là, ça faisait déjà dix ans que je faisais de la guitare, et j’avais envie d’étudier la composition, de comprendre les différentes caractéristiques de la direction orchestrale. Je voulais étudier la musique dans son ensemble, en connaître la base, le rôle de chaque instrument. Après tout, si l'on écoute ces mélodies 300 ou 400 ans après leur création, c'est que les mecs ont capté un truc essentiel.

Concrètement, comment on fait pour devenir cheffe d’orchestre et avoir sa propre formation (Orchestre Orage) à seulement 22 ans ?

À cause de la musique classique, on a ce cliché du chef d’orchestre vieux et grisonnant. Sauf qu'aux États-Unis, le système est différent du conservatoire français où il faut des années pour y arriver. Là-bas, tout est plus léger, plus libre. Et c’est dans la logique des choses : c’est finalement assez normal que ce soit des gens de mon âge qui dirigent des orchestres de musiques actuelles, parce qu’on maitrise les musiques électroniques et amplifiées. Au final, je ne fais presque pas le même taf qu’un chef d’orchestre « classique ».

Ça veut dire qu’il y a une réelle différence entre les États-Unis et la France dans l’apprentissage et le rapport à la musique ?

Comme je le disais, aux USA, tout est beaucoup plus libre dans l’apprentissage, tu apprends ce que tu veux, il y a moins de hiérarchie. C’est notamment cette liberté qui m’a permis de me spécialiser dans la composition sans même être formée à l’harmonie classique. En France, où tout est plus cadré, institutionnalisé et échelonné, ça n’aurait pas été possible. Ce n’est pas pour rien si les gens d’ici sont étonnés de découvrir des chefs d’orchestre pour la pop, alors que je n’invente pas la roue. Je ne fais qu’imiter ce qui se fait depuis des années dans les pays nordiques et anglo-saxons.

J’ai lu que Kamasi Washington et The Last Shadow Puppets étaient de vraies influences dans ta façon de penser les orchestrations…

Pour moi, The Last Shadow Puppets, c’est le top du top pour illustrer les possibilités offertes lorsqu’on confronte les orchestres symphoniques à un groupe de pop. C’est une façon parfaite de mélanger la old school à la pop contemporaine. Quant à Kamasi, j’admire simplement sa façon d’aller dans l’expérimentation tout en restant accessible. Pour moi, ces artistes incarnent le futur des ensembles.

Ces dernières années, tu as partagé la scène avec plusieurs formations de pop française (Agar Agar, Grand Blanc) ou jazz (Kodäma, Midori). Tu as trouvé un nouveau filon ?

(Rires) Disons qu’à mon retour en France, j’ai eu le culot de leur envoyer un message sur Facebook, auquel ils ont tous répondu favorablement. De toute façon, on vient tous de la même famille musicale, on a les mêmes inspirations et le même âge, donc tout s’est fait naturellement. Pour tout dire, j’adorerais maintenant réaliser un album complet avec un de ces groupes, aller plus loin que l’arrangement d’un ou deux titres.

Peut-être que ça pourra se faire avec Etienne Daho, avec qui tu viens de collaborer ?

Oui, j’ai bossé sur les arrangements de sa prochaine tournée. Il cherchait à réinterpréter les titres de son album « Eden », sorti au milieu des années 1990. À l’époque, il avait fait appel à un orchestre symphonique, mais c’est presque impossible de reproduire un tel dispositif sur une trentaine de dates. Alors j’ai fait en sorte de réadapter les arrangements afin qu’ils puissent être interprétés en version quartet.

Au final, c’est plus de la technique qu’autre chose ?

Oui, je passe ma vie derrière un ordi. J’y suis sept heures par jour, 300 jours par an… C’est beaucoup moins flamboyant que ce que l’on imagine. Mais je m’éclate. Pour les prochains mois, je vais bosser avec l’orchestre contemporain de Londres, LA référence absolue dans le domaine, je vais réaliser la B.O. d’un film à venir l’année prochaine et j’ai tout un tas de collaborations en perspective. Ça bourre l’agenda, mais j’adore ça. Ça offre tout un tas de déclinaisons possibles à un même corps de métier.

Ça veut dire aussi que le fait d'être une femme dans un tel milieu n'est pas un frein.

On pourrait dire que c'est un milieu assez macho, oui, dans le sens où il n'y a qu'une vingtaine de femmes sur les 600 chefs d'orchestre que compte la France, mais j'ai la chance de choisir moi-même les musiciens avec qui je bosse, souvent des gens âgés de 25-35 ans, donc je ne suis pas trop confrontée à ce genre de remarques. Ma féminité n'a donc jamais été un problème pour m'imposer.

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